Critique d’une éventuelle VIème République

Jean-Luc Mélenchon appelait l’an dernier à manifester pour « un grand balayage » de la classe politique et le début d’une transition vers une VIème République.
Depuis des années, une partie de la classe politique milite pour un nouvelle organisation républicaine où le rôle de Premier Ministre serait supprimé et dans laquelle le Président de la République n’aurait plus droit de dissolution de l’Assemblée nationale.

Quel est ton avenir, ô République ?

Ses partisans sont – pour quelques-uns – réunis sous la Convention pour la 6ème République (C6R), mise en place en 2001 à l’initiative d’Arnaud Montebourg. Au-delà de ce groupe de réflexion, on trouve surtout des acteurs politiques de renom : François Bayrou et Jean-Luc Mélenchon avaient inscrit ce projet de transition constitutionnelle dans leur programme pour les élections présidentielles de 2012, Dominique Strauss-Kahn l’avait longuement décrit dans La Flamme et la Cendre (Grasset) en 2002, et même Marine le Pen a qualifié il y a deux ans, sur le plateau de Des Paroles et des Actes, d’ « absolument nécessaire » la réforme de la Constitution pour une VIème République. On pourrait encore en citer d’autres : ce sont en réalité toutes les strates de la classe politique française qui revendiquent – à leur manière – ce projet de réforme constitutionnelle dans lequel de grands principes prévalent : mettre fin à la tour d’ivoire présidentielle, rendre au gouvernement tout son pouvoir exécutif, mettre en place un régime parlementaire, se doter de représentants plus représentatifs, s’appuyer sur la participation citoyenne et instaurer davantage de transparence, notamment.

En avant vers une VIème République ?

En avant vers une VIème République ?

Pourtant, au vu du contexte tant structurel que conjoncturel auquel la République est actuellement confrontée, cette idée fait plutôt lieu de non-sens.

La France doit garder sa spécificité

L’hypothèse d’un régime présidentiel, avec une présidence forte et un gouvernement au-dessus des canons du Parlement, colle mal avec la tradition républicaine française, dans laquelle la représentation populaire locale demeure un fondement institutionnel.
Quant à un régime parlementaire… En temps de crise, un gouvernement doit être solidement ancré mais en même temps efficace et légitime. Or, la plupart de ces régimes parlementaires européens (au sein desquels le gouvernement est une émanation du Parlement) ont démontré leurs limites structurelles ces dernières années : Italie, Espagne, Grèce, Portugal, quel gouvernement a tenu pendant la crise ? Où sont passés Berlusconi, Zapatero ou encore Gordon Brown ?

Le fait que François Fillon soit resté cinq ans le Premier ministre de Nicolas Sarkozy est peut-être un paradoxe, mais pas le fruit du hasard. La France a beau être un régime semi-parlementaire, son ADN présidentiel lui confère une vision de la mandature sur le temps d’un quinquennat, gage de stabilité et de temps utile.

La spécificité française d’un régime semi-parlementaire en ressort, sur ces points, confortée.

Sur cet aspect, l’Allemagne est un modèle incompatible

Les plus sceptiques diront : « Angela Merkel a bien tenu en Allemagne ! ». Et ils auront raison. Seulement voilà, l’Allemagne est un modèle pour beaucoup de choses, mais pas sur ce registre. À moins de faire appliquer dans un délai rapide un plan de décentralisation vigoureux et étendu à la dimension électorale, en donnant des pouvoirs décuplés aux Conseils régionaux, il n’y a aucune manière d’envisager de reproduire le modèle de la chancellerie allemande au sein duquel les Länden sont assimilés à des États fédérés.

Les menaces du populisme et de la montée des extrêmes

Le rapport politique change dans le cadre d’un régime parlementaire : c’est le Parlement qui dirige le pays.
En confiant aux parlementaires la quasi-totalité des commandes de l’appareil républicain, on lui donne aussi le moyen d’affirmer ou destituer un gouvernement en place au prétexte qu’il est inefficace ou mal jugé.
Que dire aussi des électeurs, qui seraient si proches de la représentativité locale qu’ils pourraient – en cas de proportionnelle et dans la tendance actuelle des choses – faire accéder près d’une centaine de députés FN au Palais Bourbon ? La France s’exposerait alors à la menace d’une révolution nationale conservatrice : elle serait belle la VIème République !

Le rôle tampon nécessaire du Premier Ministre

Messmer, Mauroy, Chirac, Rocard, Edith Cresson, Beregovoy, Raffarin, Villepin, Ayrault… À l’exception de François Fillon confronté en son temps au syndrome de « l’hyperprésidence élyséenne », lequel de ces pensionnaires de Matignon n’a pas vu sa côte de popularité fléchir vertigineusement, au point d’avoir parfois vu venir une certaine forme de « chasse à l’homme » s’engager à son encontre ?

La Vème République française fonctionne selon la formule de François Mitterrand : « À l’Élysée le temps long, à Matignon le temps court ». Dans ce système, le Premier Ministre fait clairement figure de rempart contre l’opinion, et crée ainsi une véritable digue entre l’action gouvernementale pilotée par le Président de la République et les esclandres des partenaires sociaux et de la population.

On peut considérer ce rôle ingrat, mais on ne peut pas dire qu’il n’est pas utile surtout à une époque où la communication joue un rôle-clé dans la détermination de l’opinion que se fait l’électorat du gouvernement en place. Mitterrand comme Chirac – qui cumulent tout de même à eux deux plus de 25 ans de location à l’Élysée – ont chacun utilisé pour leurs deux mandats plusieurs Premier Ministre afin de « redonner du souffle » à leur action. Ce souffle, c’est en réalité le meilleur cadeau à une opinion défaitiste, qui ne remette pas en cause l’essence même de l’action gouvernementale.

L’éclatement de la classe politique ne permet pas aujourd’hui d’envisager sereinement l’issue du vote des parlementaires réunis en Congrès

Enfin, on peut rappeler que pour modifier la Constitution, le Président doit réunir le Parlement (Assemblée nationale + Sénat) en Congrès à Versailles, et faire adopter sa réforme par la majorité des 3/5ème des suffrages exprimés.

Dans le contexte actuel du paysage politique français, qui se scinde entre de trop nombreux partis et de trop nombreuses positions sur des questions économiques ou sociétales simples, le projet ne semble de toute façon pas envisageable à court ou moyen terme.

En somme, la Vème République offre aujourd’hui – malgré ses rouages parfois complexes – le gage d’une stabilité et d’une pérennité de l’action gouvernementale, qui jouit ainsi de la possibilité de proposer de nombreuses inflexions sur une mandature et donc une stratégie élaborée sur le temps d’un quinquennat.
Le projet d’une VIème République, tant qu’il n’inclura pas cette garantie d’une sérénité de manœuvre, semble inéluctablement devoir être renvoyé à son impertinence.

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3 Responses

  1. gondard dominique
    gondard dominique 4 avril 2014 at 16 h 06 min | | Reply

    comment faire passer dans les actes que chaque citoyen qui se rends dans un domaine public soit considéré comme venant chercher un service, impôts ECT… ce n’est pas tant les manoeuvres politiciennes qui importent aux français c’est l’arrogance du système fonctionnarial qui prouve que nous sommes encore partiellement des objets. six ou sept ou dixième république comment faire? sinon arracher le glaive à une partie des services et le donner à d’autres très pointus et autonomes . réfléchir à un lieu entre la puissance et la connerie servile! introduire la philosophie dans l’état parait nécessaire et difficile puisqu’il est né d’un ruisseau de sang. hélas ce n’est pas de la réal politique. Mais c’est d’un quotidien médiocre que naissent les révolutions.

  2. Lola Manoreau
    Lola Manoreau 5 avril 2014 at 14 h 15 min | | Reply

    je trouve que l’article offre une réponse cinglante à ceux qui pensent que la cinquième république est dépassée en réalité elle offre de la stabilité aux institutions donc à trop vouloir de changement on finit par fragiliser nos bases

  3. Joris Equetel
    Joris Equetel 8 avril 2014 at 10 h 44 min | | Reply

    je ne suis pas d accord avec vous sur le fait de devoir maintenir la cinquieme republique mais j apprecie la critique que vous faites de la sixieme par rapport à ce à quoi elle ressemble aujourd’hui, il faut repenser la sixieme pour assurer une transition qui evite de nous faire ressembler a l espagne ou a l italie

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