Affaire Cahuzac : une communication mise à rude épreuve

jerome-cahuzac-assembleeAffaire Cahuzac : une communication mise à rude épreuve

Mardi 2 avril, alerte : selon le Canard Enchaîné, Jérôme Cahuzac serait sur le point d’avouer détenir de l’argent sur un compte en Suisse. Quelques minutes plus tard, à 15h52, c’est sur son blog que l’ancien ministre du budget passe aux aveux. Et comme le préviendra Edwy Plenel, co-fondateur de Mediapart, dans une interview « ce n’est que le début ».

Tout commence le 4 décembre 2012, lorsque le site Mediapart publie un article titré « le compte en Suisse du ministre du budget », assurant que Jérôme Cahuzac a possédé « pendant de longues années et jusqu’en 2010 » un compte au sein de la banque suisse UBS qu’il n’a jamais déclaré au fisc. Cependant, Mediapart dit détenir des preuves mais ne les publie pas. Dans ces circonstances, le ministre du budget s’empresse de démentir fermement les informations publiées par le site, qu’il qualifie de « diffamatoires ».

Tweets 1

Partout, jusque dans l’Assemblée Nationale, Jérôme Cahuzac nie avec ferveur ces informations.

Le 19 mars, le parquet de Paris ouvre une information judiciaire contre X pour blanchiment et fraude fiscale. Le ministre du budget décide alors de quitter le gouvernement de sa propre initiative et réaffirme que sa démission ne « change rien à [son] innocence ni au caractère calomniateur des accusations lancées ».

Le 2 avril, c’est la fin ou plutôt le début. Comme l’annonce le Canard enchaîné, Jérôme Cahuzac passe aux aveux dans un cours billet posté sur son blog.

Des aveux soignés

Sur son blog, les aveux sont concis, les idées enchaînées dans un ordre logique et les mots choisis avec soin. Cinq paragraphes pour cinq idées :

1- J’introduis et j’amène le sujet

2- J’avoue

3- Je demande pardon

4- Je me justifie

5- J’en paierai les conséquences

Ici, c’est d’avantage le choix du moyen que celui des messages qui fait l’efficacité de ces aveux. En publiant un billet sur son blog, Jérôme Cahuzac tire en quelques sortes les conséquences de l’interview ratée de DSK sur le 20h de TF1, car le message peut passer sans aucun « parasite » que sont l’émotion, le stresse, la pression ou encore les questions du journaliste qui cherchera toujours à vous tirer les vers du nez.

Des aveux néanmoins mal placés et qui pourraient paraître désinvoltes si l’on considère qu’ils ont été publiés la veille des questions au gouvernement et qu’en s’isolant ainsi, certes il se protège mais laisse le Président de la République et le gouvernement payer les peaux cassées.

Hollande – Ayrault, une communication bien huilée

Quelques minutes après les aveux, l’Elysée réagit. Un communiqué de 6 lignes est publié, fustigeant l’attitude de Jérôme Cahuzac et qui donne le ton des réactions du gouvernement qui suivront les heures suivantes. François Hollande y dénonce une « impardonnable faute morale », assure que personne ne savait rien et réaffirme l’indépendance de la justice.

Trois idées martelées par Jean-Marc Ayrault le soir même sur France 2. Invité du JT de 20h pour une interview de 9 minutes, le Premier Ministre a employé 8 fois le terme de « faute grave » ou « faute morale » et a réaffirmé l’indépendance de la justice à 10 reprises. Il soutient également qu’il n’était pas au courant et s’estime « trahi » par son ancien ministre. Il va même jusqu’à reprendre les termes « exemplarité et vérité », utilisés par François Hollande dans son communiqué.

Le lendemain, face à la violence des réactions, François Hollande décide d’intervenir depuis l’Elysée, à la suite du Conseil des ministres.

Là encore, la démonstration se fait en 3 points, toujours les mêmes. D’abord, personne n’était au courant, Jérôme Cahuzac a trompé tout le monde. Ensuite, il dénonce une « faute impardonnable » et même un « outrage à la République ». Et enfin il réaffirme l’indépendance de la justice.

Sur la forme, la première partie de l’exercice est ratée : l’utilisation de mots puissants dénote avec l’absence totale d’émotion dans son discours.

Mais, conscient que cela ne suffira pas, le Président de la République ajoute à ces éléments de langage trois mesures censées empêcher qu’une telle affaire ne se reproduise :

1-      Réforme du Conseil supérieur de la magistrature pour renforcer l’indépendance de la justice

2-      Assurer la publication des patrimoines des ministres et parlementaires pour lutter contre les conflits entre intérêts publics et privés

3-      Enfin, les élus condamnés pénalement pour fraude fiscale seront interdits de mandat public

C’est assez habile, car il donne là l’image d’un Président qui a décidé d’agir à travers plusieurs lois plutôt que de se contenter de condamner avec des mots. Des paroles, mais aussi des actes.

Problème : la réforme du Conseil supérieur de la magistrature, ce n’est pas vraiment nouveau puisque cela figurait déjà dans son programme présidentiel et l’interdiction de mandat public pour les élus condamnés pénalement pour fraude fiscale risquerait d’être inconstitutionnel.

Quant à la publication des patrimoines des ministres et parlementaires, une semaine après l’annonce de cette mesure qui a réussi à occuper l’espace médiatique avec succès, une division s’installe entre ceux qui le font et ceux qui décident de boycotter. Le Président de la République a annoncé que les patrimoines seraient publiés avant le 15 avril mais beaucoup d’élus, que ce soit dans la majorité ou dans l’opposition, critiquent cette annonce qui ne résoudra pas le problème de l’affaire Cahuzac.

Le couple de l’exécutif a donc mis en place une communication à l’unisson. Mais le scandale est tel que beaucoup ne peuvent croire que personne n’était au courant et c’est donc l’autorité de François Hollande et de Jean-Marc Ayrault qui est mise en cause. Dès le lendemain, certains ministres sont également attaqués, avec en première ligne le ministre de l’économie, Pierre Moscovici.

L’affaire continue

Couplée à la cascade de mauvaises nouvelles depuis le début du quinquennat, l’affaire Cahuzac est en quelques sortes la goutte d’eau qui fait déborder le vase pour François Hollande, dont la côte de confiance est au plus bas. L’os pour le gouvernement, c’est que l’affaire ne s’arrête pas là et depuis le mardi 2 avril, c’est rebondissement sur rebondissement.

Le lendemain, le Monde révèle que le trésorier de campagne de François Hollande, Jean-Jacques Augier, est actionnaire de deux sociétés offshore dans les îles Caïmans.

C’est ensuite au tour de la presse suisse de s’en mêler. Selon le quotidien « Tages Anzeiger », Jérôme Cahuzac aurait fourni un certificat fiscal falsifié à la banque suisse Julius Baer visant à montrer qu’il avait bien déclaré ses 600 000€ au fisc afin que la banque accepte de placer ses fonds dans leur succursale de Singapour.

La RTS ajoute enfin une dernière précision. L’ex-ministre du Budget aurait cherché à placer en 2009 15 millions d’euros en Suisse, mais c’est la banque suisse qui aurait refusé par crainte de complications ultérieures étant donné que Jérôme Cahuzac était, déjà à l’époque, exposé politiquement. Mediapart n’a ni confirmé ni infirmé, mais avait d’emblé annoncé que Jérôme Cahuzac avait menti sur le montant placé sur le compte en Suisse.

Une semaine après le début de l’affaire, la tempête médiatique n’en finit plus. C’est maintenant à Pierre Moscovici que l’on demande des comptes. L’attaque vient à nouveau d’Edwy Plenel qui affirme sur i-Télé le lendemain « Pierre Moscovici a instrumentalisé fin janvier l’administration fiscale pour essayer de protéger M. Cahuzac ». Ce qui est reproché au ministre de l’économie est d’avoir posé une question incomplète ou trop partielle à l’administration fiscale suisse dans le but de couvrir l’ex-ministre du Budget. Devant le silence de Jérôme Cahuzac, mais aussi de François Hollande et de Jean-Marc Ayrault qui ne répondent tout simplement plus aux questions concernant l’affaire Cahuzac, Pierre Moscovici doit, seul, faire face aux attaques.

La communication de Cahuzac fermement remise en cause

Cette controverse là ne fait pas la une des chaines d’information en continue mais la communication qu’a choisi d’opérer Jérôme Cahuzac est également remise en cause. On lui reproche d’avoir eu un compte en Suisse non déclaré certes, mais on est surtout choqué de voir un ministre pousser le mensonge à ce point, nier en bloc devant autant de personnes, journalistes et élus et par là même, aux Français.

Dans ce mensonge, Stéphane Fouks (et à travers lui, Havas) est sévèrement pointé du doigt, près de 2 ans après l’affaire DSK. Car « ne jamais avouer », voilà ce que Stéphane Fouks aurait l’habitude de prescrire à ses clients politiques.

Certains blogs spécialisés se penchent sur ce « problème » de la sacralisation des gourous de la com’ politique, Slate titre « DSK, Cahuzac : cherchez le consultant d’Euro RSCG » et Ariane Chemin signe dans Le Monde un article « Mensonge de Cahuzac : ‘Mais pour qui roule Stéphane Fouks ?’ » dans lequel elle accuse le communicant d’être responsable du mensonge de Cahuzac, et de s’en cacher.

Tweets 2

Car Euro RSCG (devenue Havas en septembre 2012) semble bien implantée à l’Elysée, ce que dément François Hollande, qui assurait que l’agence était blacklistée et qui a conseillé à plusieurs reprises à ses ministres d’éviter toute collaboration en précisant « RSCG, pour moi, c’est Séguéla, c’est Strauss-Kahn. Et je ne veux plus le voir ».

Mais selon un article du 4 octobre 2012 paru dans Marianne, « Euro RSCG revient par la fenêtre… des ministères » : ministère de la Défense, des Affaires Etrangères, service de presse de l’Elysée et… ministère délégué chargé du budget.

Ainsi, la communication du ministre du budget aurait été gérée par une ancienne directrice associée d’Euro qui fut également conseillère de Liliane Bettencourt lors de l’affaire Woerth. « On dirait une mauvaise blague », grince un ministre.

Dans le scandale de l’affaire Cahuzac, enfin, c’est Stéphane Fouks lui-même qui prend en charge la communication de crise de l’ex-ministre.

Les critiques, Stéphane Fouks les reçoit même de son propre camp, lorsqu’un de ses ex-compères dit de sa philosophie de la communication qu’elle « salit, avilit, ne rend pas service ». D’ailleurs le communicant le reconnaît lui-même : « Pour faire ce métier, il faut avoir lu McLuhan, Tsun Su, Machiavel et Jacques Pilhan. Il faut ensuite aimer la science-fiction, c’est-à-dire l’anticipation ».

Article written by

Laisser un commentaire